Gwenaëlle bertrand [Conversation]
"Design, démarche artistique et Anthropocène », conversation avec Anne Fischer, dans A°2020, École urbaine de Lyon, Université de Lyon, éditions 205, 2020, p. D2 à D3.

Anthropocène
Gwenaëlle
"Le premier à déclarer le temps de l’Anthropocène est le météorologue et chimiste Paul Crutzen.
Selon le chercheur, cette nouvelle ère s’engage dès 1784, année du dépôt du brevet de James Watt pour la machine à vapeur, une étape décisive de la révolution industrielle et corrélativement de la pollution atmosphérique. En 2003, la communauté scientifique accepte la proposition faite de nommer cette période dédiée exclusivement à l’humain pour reprendre l’étymologie du terme Anthropocène qui vient du grec ancien anthropos signifiant « être humain » et kainos signifiant « récent, nouveau ». Dès lors, ce terme est débattu, réfuté, certains préfèrent celui de Capitalocène, ou encore de Plantationocène. La primatologue et philosophe Donna Haraway, quant à elle, explique que la notion même d’Anthropocène est problématique car elle maintient l’humain au centre alors même que la conscience de cette nouvelle ère géologique devrait nous amener à sortir d’une conception anthropocentrée au profit d’une réflexion sur le “plus-qu’humain”, “l’autre-qu’humain”, “l’inhumain”. Au terme Anthropocène, elle ajoute celui de Chthulucène (Staying with the Trouble: Making Kin in the Chthulucene, 2016).

Industrialisation, design, Anthropocène
Gwenaëlle
"Pour ma part, c’est en 2014 que j’ai commencé à réfléchir aux tensions existantes entre le design et l’Anthropocène. Avec mon associé, Maxime Favard, on s’intéressait surtout à la notion d’écosophie développée par le psychanalyste et philosophe Félix Guattari (Les trois écologies (1989), 2011) et qui expliquait déjà à la fin des années quatre-vingt que pour penser l’écologie environnementale, il fallait, en simultané, interroger les écologies mentale et sociale. C’est-à-dire, s’envisager au monde à travers les relations au vivant, au non vivant, aux milieux et avec une conscientisation des responsabilités. En d’autres termes, il plaidait pour un humanisme éclairé. La question du design et de l’industrialisation devrait, par conséquent, tenir de cette relation."

Faire avec l’existant — Design et démarche artistique
Gwenaëlle
"Cette réflexion sur la démarche, abordée par Anne, me semble aussi primordiale. Lors de deux workshop (2016 et 2017) menés à l’Université de Strasbourg, mon associé et moi-même avons mobilisé les étudiants afin qu’ils réinventent leurs démarches de design au regard de l’Anthropocène. Il nous semble essentiel que les étudiants aient, au sein de la formation, l’occasion de despécialiser leurs champs d’action, d’inventer leurs métiers par l’appropriation d’un terrain spécifique mais dépassant le disciplinaire. Leur apprentissage n’est alors plus une succession de connaissances, vécue de l’extérieur, mais des connaissances par l’expérience ce qui leur permet de fabriquer leur subjectivité."

Déplacer les réalités
Gwenaëlle
D’ailleurs, nous avons pu exposer leurs recherches au Shadok : Fabrique du numérique à Strasbourg. Nous avions nommé l’exposition Réalités Déplacées : design à l’ère de l’Anthropocène. Il s’agissait de sensibiliser le public à l’idée d’une défiance, par le design, envers l’utopie du progrès productiviste. Cette délicate ambition témoigne d’une problématique disciplinaire puisque si l’on considère que le design résulte de la révolution industrielle et que les designers participent au processus croissant d’artificialisation de nos environnements, il est alors difficile de croire que le projet de design puisse déconstruire la crise de l’excédent que nous traversons. Et pourtant, c’est parce qu’il y a accumulation des biens et déséquilibre
des richesses qu’il est nécessaire de repenser en profondeur les territoires d’intervention du designer afin qu’il puisse, en toute légitimité, raconter le monde et participer à l’urgence de repenser nos manières d’habiter. Des sujets sensibles tels que l’alimentaire, les ressources naturelles, les changements climatiques, les flux migratoires, les technologies du quotidien, l’éducation ou encore l’économie du numérique, ont fait l’objet d’analyses critiques pour devenir ensuite des matières à faire projet, à déplacer les réalités, à impulser de nouveaux imaginaires et à relancer d’autres communs. Dans le cadre d’une formation en design mais plus amplement, dans celui d’une réflexion sur nos puissances d’agir, il me semble essentiel de sortir de la pensée coloniale et capitaliste en réinventant de nouvelles formes de langage et de représentation. Si l’on souhaite effectivement qu’une éthique de la responsabilité puisse prospérer, il faut repenser les techniques de pouvoir car comme l’historien et philosophe Hans Jonas le disait, « ce n’est pas tant ce que nous faisons que ce à quoi nous renonçons qui est le plus urgent. » (Une éthique pour la nature (1981-1999), 2017, p. 166). L’attitude dilatoire à laquelle nous sommes accoutumés est le résultat d’un assentiment opéré par la maîtrise des systèmes de représentation. Ces rapports de pouvoir — pensons à la biopolitique de Michel Foucault — maintiennent, encore aujourd’hui, une conception binaire du monde : nature/culture, bien/mal, homme/femme, humain/non-humain, etc. Il s’agit alors de se saisir des modes de représentation et de démultiplier les conceptions au point où les dispositifs de la pensée n’aspirent plus uniquement à « érotiser notre relation au pouvoir et dérotiser notre relation à la planète » 4, problème fondamental d’attraction et de répulsion relevé par le philosophe Paul B. Preciado (Un appartement sur Uranus, 2019, p. 88).