Gwenaëlle Bertrand & Maxime Favard [paper]
Biodesign : la paillasse plutôt que l'établi, Usbek&Rica, 20 avril 2017 [en ligne] https://goo.gl/DlJ1iB

Texte intégral
Après avoir déjà investi l’atelier, l’usine, le bureau d’études et le fablab, qu’en est-il de ces designers qui intègrent des laboratoires scientifiques ? Avec l’essor de la biologie synthétique et les nombreux enjeux sociaux qu’elle soulève, les laborantins ouvrent leurs portes aux créatifs et, ensemble, ils conçoivent rien de moins que nos futurs systèmes biologiques artificiels.

Raisonner par la biologie
Historiquement, le terme « biologie » est apparu en 1802 dans une célèbre publication du naturaliste allemand Gottfried Reinhold Treviranus : Biologie ou Philosophie de la Nature vivante. « Bio-logie » se compose du préfixe « bio », dont la racine grecque bios (βίος) signifie « vie », et de logos (λόγος), que l’on pourrait qualifier de « discours de Raison ». La biologie relève alors de la production de discours raisonnés sur la vie, à partir de ce qui, par essence, est vivant. Plus d’un siècle après, précisément en 1926, Vladimir Ivanovitch Vernadski publie un ouvrage intitulé La biosphère.
La légitime - mais non moins novatrice - considération de la planète Terre comme « biosphère » est certainement une des plus remarquables pensées écologistes du début du XXe siècle. Attribuée en premier lieu au géologue autrichien Eduard Suess qui, dans son ouvrage La face de la Terre (1883-1900) en formulera les perspectives, elles seront ensuite reprises et reconnues au travers des recherches de Vernadski au début des années 1920. L’ouvrage La biosphère rend alors compte des processus immuables de la Terre et dépeint un système organisationnel complexe de régulation. Cette « bonne organisation » de la Nature renvoie à l’hypothèse idéaliste de Gaïa, c’est-à-dire une Terre qui s’autorégule grâce à la multiplicité des interactions entre des éléments indivisibles.

L’homme et ses bio-logiques
Mais l’homme tient à se considérer au dessus de tous chaînons vivants ou écosystèmes. Aujourd’hui plus qu’hier, nous sommes en mesure de nous interroger sur le bien fondé de la prédominance des activités anthropiques puisque ces dernières troubleraient considérablement les forces naturelles jusqu’à inverser la position de « l’humain contraint aux lois de la Nature » à « l’humain-les-contournant ». Il s’agit dès lors d’une nouvelle ère, dédiée exclusivement à l’Homme, l’Anthropocène. L’étymologie du terme « Anthropocène » vient du grec ancien anthrôpos (ἄνθρωπος) signifiant « être humain » et kainos (καινός) signifiant « récent, nouveau ». L’Anthropocène est alors « la nouvelle période des humains, l’âge de l’homme ». De la biosphère à la technosphère comme changement d’espace pour Vladimir Vernadski, et de l’Holocène à l’Anthropocène comme changement de temps pour Paul Crutzen, il apparait évident que l’homme poursuit son ascension sur la nature par la technique.

Démarches coopératives
Et si l’état naturel des choses n’était plus en contradiction avec les désirs expansionnistes des Hommes ? Mieux encore, l’Homme peut-il engager un projet avec la Nature ? Dépassant en ce sens le modèle allotechnique de l’exploitation et de la maîtrise, le philosophe allemand Peter Sloterdijk émet l’hypothèse d’une homéotechnique, véritable paradigme d’hybridation et de coproduction. L’intérêt n’est plus (seulement) celui de rendre visible le biologique et de s’en inspirer, mais de repenser les futurs. Le projet Growth Assembly, des designers Alexandra Daisy Ginsberg et Sascha Pohflepp, mis en résonance avec le travail du naturaliste Ernst Haeckel, en est une belle démonstration. Dans le projet Growth Assembly, les “techno-plantes” poussent et produisent des objets. Cette programmation du végétal par l’homme nous conduit à penser à un processus de Révolution Naturelle. Le terme « révolution » renvoie au « bouleversement » et au « renversement » amplifiant la possibilité d’un changement soudain de paradigme : l’intérêt n’est plus (seulement) celui de rendre visible le biologique et de s’en inspirer, mais de repenser les futurs. D’autres designers, tels qu’Anthony Dunne et Fiona Raby ou encore James Auger et Jimmy Loizeau, l’ont bien compris. Au travers de leurs projets, ils ne cessent de discuter de cette science qui bouleverse notre rapport au monde et instaure de nouvelles questions sociales, environnementales, scientifiques, technologiques et politiques. Rappelons aussi le travail de la philosophe et primatologue américaine Donna Haraway qui, depuis le milieu des années 1980, défend un principe de dénaturation et de dépassement du genre humain au travers d’une « fiction cyborgienne » apte à redéfinir notre ontologie et notre politique.

Science, Design et Sociétés : partager et penser le vivant
Malgré les méthodologies disciplinaires qui différencient les biologistes des designers, l’engagement d’un travail commun semble aider à une relecture du vivant. Ces dernières décennies, l’exploration de la biologie synthétique est au cœur de nouvelles formes de recherche. Des designers-chercheurs rejoignent des laboratoires scientifiques et participent, avec leurs méthode et sensibilité, à l’exploration de nouveaux enjeux critiques et créatifs des sciences biologiques. À ce titre, nous pouvons citer le projet Faber Futures de la designer Natsai Audrey Chieza en résidence au département d’Ingénierie Biochimique de l’Université de Londres (UCL) et qui s’attache à développer des encres biosourcées ou encore La Paillasse, un laboratoire communautaire situé à Paris qui héberge de nombreux projets.
Quelles sont les limites d’une modification biologique, surtout si elle concerne l’organisme humain ?
De la biologie synthétique à l’ingénierie des tissus, c’est le matériau-vivant qui est en jeu et en discussion, car cela implique de se poser une question éthique : quelles sont les limites d’une modification biologique, surtout si elle concerne l’organisme humain ? S’il s’agit de raisons vitales, la souplesse est peut-être nécessaire. Nous pensons notamment aux applications récentes de cœurs artificiels ou encore au projet de Speculative Critical Design (SCD) de Veronica Ranner intitulé Biophilia - Organ Crafting dans lequel des vers à soie, génétiquement modifiés, seraient en capacité de tisser des structures coronariennes à la manière des cocons. Au-delà d’un rapport aux biotechnologies, la designer nous interroge sur le choix éthique, socioculturel et politique d’un tel programme. Dans une toute autre mesure, qu’en serait-il des désirs évolutionnistes ? En résonnance avec les performances de l’artiste Stelios Arcadiou, alias Stelarc, la recherche de l’individu « augmenté » questionne encore d’une autre manière les relations du vivant avec la machine.